De la Tunisie, il me reste des bleus immenses, des murs blanchis par le soleil, la poussière des routes et les ocres du désert. Ces photographies argentiques ne racontent pas le voyage dans son intégralité. Elles en ont conservé des fragments : un visage dans l’ombre, une plante dressée dans le ciel, deux enfants perdus dans l’immensité, un soleil disparaissant derrière les dunes. Des scènes ordinaires, parfois imparfaites, choisies avec l’attention particulière que réclamait l’argentique.
Vingt ans plus tard, les couleurs ont doucement glissé. Le grain, les blancs brûlés et les teintes passées appartiennent désormais au souvenir autant qu’aux images elles-mêmes. Je ne cherche pas à leur rendre l’apparence d’hier. J’aime qu’elles portent le temps écoulé.
Voici la Tunisie telle qu’elle s’est déposée dans ma mémoire : lumineuse, poussiéreuse, vivante — et forcément incomplète.
Photographies argentiques, Tunisie, juin 2005.
J’avais vingt-cinq ans. Mon frère en avait dix-sept.
À cet âge-là, huit années nous séparaient encore beaucoup. Pourtant, notre mère nous a laissés partir tous les deux pour un raid en 4×4 dans le sud de la Tunisie. Je ne sais plus très bien ce qui l’a convaincue de nous confier ainsi au désert. Peut-être notre enthousiasme. Peut-être cette confiance particulière qui consiste à laisser partir ses enfants malgré tout ce que l’on imagine.
Nous avions emporté un appareil argentique, quelques pellicules et un cahier dans lequel nous écrivions nos souvenirs au fil du voyage. Ce cahier existe encore quelque part. Il détient sans doute ce que ma mémoire a laissé filer : les étapes, les noms des lieux, les phrases prononcées, les petites contrariétés et les fous rires. Aujourd’hui, il me reste surtout des sensations.
Je me souviens de mon frère.
Des jours passés côte à côte, des pistes avalées en 4×4, de cette parenthèse improbable pendant laquelle nous étions simplement tous les deux, loin de la maison et de nos vies habituelles. Je me souviens des nuits sous la tente, de la fatigue, de la poussière qui devait se glisser partout. D’une partie de quad aussi, du bruit du moteur et du plaisir de filer sur cette terre qui paraissait ne jamais finir.
Mais ce qui m’est resté le plus profondément n’a presque pas de mots.
L’immensité du désert.
Pour la première fois, je me suis sentie si petite face au monde. Non pas insignifiante, mais remise à ma juste place. Autour de nous, l’espace semblait sans limites. Rien ne venait arrêter le regard. Lorsque les moteurs se taisaient, il ne restait qu’un calme absolu, un silence si vaste qu’il paraissait avoir une présence.
Je n’avais jamais ressenti cela auparavant. Je ne l’ai jamais revécu de la même manière depuis.
Les photographies ont conservé les dunes, les pistes, les palmeraies, les villages et les visages croisés en chemin. Elles ont retenu la lumière, les couleurs et quelques silhouettes perdues dans le paysage. Mais elles ne peuvent pas vraiment montrer ce que le désert a déposé en moi : cette sensation d’être minuscule devant l’immensité, et curieusement apaisée de l’être.
Vingt ans plus tard, le voyage s’est effacé par endroits. Les images argentiques ont vieilli, les souvenirs se sont mêlés, mais cette sensation demeure. Et lorsque je regarde ces photographies, ce n’est pas seulement la Tunisie que je retrouve.
Je nous revois, mon frère et moi, à dix-sept et vingt-cinq ans, partis ensemble à la rencontre de quelque chose que nous ne savions pas encore nommer.