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Ce que gardent les maisons

Slice of Cactus Édition N°1 4 min de lecture
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Face aux incendies qui menacent à nouveau la région, en Gironde, j’ai forcément pensé à notre maison.

Planche

Cette maison construite par mon grand-père, bien avant ma naissance. Celle qu’il a transmise à son fils — mon père — et qui, au fil des successions et des partages familiaux, est arrivée jusqu’à mon frère et moi.

Les actes savent mesurer précisément ce que chacun possède. Ils découpent les murs, le terrain et le toit en pourcentages. Mais ils ne disent rien de ce qui nous attache réellement à un lieu.

Car je ne me suis jamais sentie chez moi dans cette maison.

J’y ai passé du temps. J’y ai laissé des souvenirs, des étés, des repas, des retours de plage, des silences et sans doute quelques disputes. Pourtant, je n’ai jamais éprouvé cette évidence particulière qui fait que l’on pousse une porte en pensant : « C’est chez moi. » Cette maison a toujours été celle des autres, elle n’a jamais été tout à fait la mienne.

J’aurais pu vendre ma part. J’y ai pensé sans que cette idée me paraisse insupportable. Après tout, une maison est aussi un bien : quelque chose que l’on possède, que l’on partage, que l’on cède.

Mais l’imaginer disparaître dans les flammes est tout autre chose.

À cette pensée, quelque chose se tord dans mon ventre. Les larmes montent. Et je me retrouve face à un paradoxe : comment peut-on souffrir de perdre un lieu dans lequel on ne s’est jamais senti chez soi ?

Peut-être parce que nous ne pleurons pas seulement les lieux que nous aimons. Nous pleurons aussi ceux qui contiennent une part de nous. Même lorsqu’ils ne nous ressemblent pas. Même lorsque nous n’avons pas choisi d’y vivre. Même lorsque nous pensions pouvoir nous en détacher.

Vendre une maison, c’est prendre une décision. C’est fermer une porte soi-même, en sachant que les murs continueront d’exister sans nous. Mais la voir brûler, ce serait tout autre chose. Ce serait perdre jusqu’à la possibilité d’y revenir. Ce serait voir disparaître le décor matériel de souvenirs que l’on croyait pourtant à l’abri, quelque part dans notre mémoire. Il n’y aurait plus rien.

Bien sûr, les souvenirs ne brûlent pas avec les maisons. C’est ce que l’on se répète pour se rassurer. Mais est-ce tout à fait vrai ? Les lieux gardent pour nous des détails que notre mémoire a oubliés : la lumière d’une pièce, le bruit d’une porte, une odeur de pin chauffé par le soleil, le sable ramené sous les pieds, la manière dont on aperçoit le ciel depuis une fenêtre. Les gens qui l’ont habitée. Ils se souviennent à notre place.

La maison pourrait disparaître. Pourtant, sans elle, ils perdraient leur point d’ancrage. Ils deviendraient peut-être plus fragiles, plus lointains. Comme des images dont on aurait égaré le négatif.

Alors je pars voir l’océan. Au loin. Le tumulte de ses vagues ou, certains jours, leur presque absence. Sa fureur, puis son calme plat. Sa façon de rester là tout en n’étant jamais exactement le même.

Je respire.

Et je comprends peut-être que la chance n’est pas seulement d’avoir cette maison. La chance est d’avoir encore un lieu vers lequel tourner le regard. D’avoir connu ces étés, d’avoir traversé ces pièces, d’avoir reçu quelque chose de ceux qui étaient là avant moi — même si cet héritage n’a jamais pris la forme simple d’un « chez-moi ».

Nous pensons posséder les maisons, mais ce sont peut-être elles qui gardent provisoirement nos vies. Elles abritent quelques années de notre passage, puis elles changent de mains, se transforment ou disparaissent. Rien ne nous appartient vraiment, pas même les lieux auxquels nous donnons notre nom.

Ce qui nous reste, c’est ce que nous avons vécu entre leurs murs. Et, tant qu’elle existe encore, cette possibilité d’y revenir, de regarder l’océan au loin, de respirer profondément et de se dire :

Finalement, oui, c’est une chance.

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